Conjuguer au même temps

Notre société nous a habitués à prévoir. À épargner. A préparer l’avenir. A gérer aujourd’hui pour vivre mieux demain. À investir présentement pour recueillir des fruits futurs. A envisager le montant de notre retraite, les données nouvelles de notre affectation en gestation ou de notre promotion à venir. À planifier notre business sur trois, cinq ou dix ans.
L’adulte s’occupe de sa survie, de la pérennité de ses intérêts et de ses avoirs. L’enfant lui, ne s’intéresse qu’à la vie. Il avale tout et tout de suite, ne veut rien laisser s’enfuir ou passer. Il se gave de présent parce que le kif, la récréation, c’est ici et maintenant. Le plaisir passé est juste un souvenir. L’extase à venir est pour lui  une totale abstraction. Le ressenti véritable se trouve ici, dans un temps qui est le sien ou qu’il a inventé. Le présent simple. Nous, les adultes, avons probablement reçu trop de gifles en chemin: nous abhorrons les surprises. Nous plaçons notre confiance dans des assurances; nous réclamons des garanties. Et si d’aventure nous sommes enfin prêts à prendre des risques, ces derniers doivent être bien calculés.
Comprenez  que, dans ce contexte, une foule de situations à l’intérieur d’une famille vont conduire à un véritable dialogue de sourds:
Listons quelques points de désaccord classiques entre le monde du calcul et celui du ressenti:
– Mets tes chaussons enfin, tu vas attraper froid!
– C’est pas en écoutant de la musique toute la journée que tu vas devenir ingénieur!
– Tu as dépensé tout ton argent de poche du mois? C’est vraiment pas très malin, tu vas faire comment maintenant?
L’adolescent veut bien faire semblant de vous comprendre mais, en réalité, il ne le peut pas. Et ce pour deux raisons. La première c’est qu’il n’a jamais été parent et ignore tout de vos angoisses et de vos responsabilités. Ce sont les règles de votre monde!
Et la seconde raison c’est qu’il s’en fiche. La seule chose qu’il accepte de remettre à demain ce sont vos préoccupations, votre monde pollué, vos guerres, votre chômage, vos discours galvaudés qui lui rappellent ceux des politiques. Et il n’a pas toujours tort.
Sa tête est posée sur l’épaule d’une autre ado, ses jambes sur un scooter, ses oreilles sont ado couleurvouées au son d’une folle guitare et ses cheveux mal coiffés dansent au rythme des rafales de vent. Notre jeune croque la vie à pleines dents, pourquoi lui en vouloir?
Parce qu’il nous est ardu de vivre sans prévoir?
Si nous voulons qu’il comprenne notre monde stressé par la question récurrente:  » de quoi demain sera-t-il fait? », il faut visiter son univers et poser un instant le fardeau de nos anxiétés; pour réapprendre à vivre l’instant. Et justifier ainsi notre quête de qualité, très censée et en même temps tellement irrationnelle de l’instant à venir.

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