Justin ou le droit à la différence

Justin- prénom d’emprunt- avait été jusqu’à 15 ans un enfant exemplaire. Discret, timide, premier de sa classe avec tellement de facilité qu’on lui avait fait passer des tests de QI juste « pour voir »; lesquels avaient révélé une intelligence très au-dessus de la moyenne.

Sa mère que je rencontre pour la première fois dans un café parisien me rapporte donc que cette dernière année ses notes ont chuté de façon catastrophique. Il semble ne s’intéresser à rien, s’enferme des heures dans sa chambre d’où il ressort le regard fuyant, il mange mal; dort peu ou alors énormément, et nie tout problème dès qu’on tente de discuter avec lui. Avant-dernier d’une famille de cinq enfants très bien élevés, Justin affole un entourage familial peu rompu aux comportements non normatifs. Son père pratique une profession libérale avec succès. Sa mère, quant à elle, a sacrifié une carrière commerciale prometteuse pour élever ses enfants dans le sens des valeurs qu’elle prône en parfait accord avec son mari. Mais le pire c’est que, quand ils ont tenté de lui parler d’une éventuelle visite chez un psychologue pour qu’il puisse exprimer ce qui ne va pas plus librement, l’ado s’est fendu d’un sourire las et les évite depuis avec beaucoup plus d’aplomb. Ce qui n’était jamais arrivé avec les grands! Il va de soi que le compte rendu que je donne de la situation s’appuie sur une terminologie et une compréhension qui sont celles de la mère de famille assise en face de moi.

La méthode A-D-O a été créée précisément pour ce genre de situation: des faits qui plombent l’ambiance d’une cellule familiale dans son quotidien; des parents qui pointent du doigt une situation fâcheuse mais qui négligent des faits remarquables; un problème qui n’existe peut-être pas. Une solution parfois déjà présente, en filigrane, dans tout le discours.

J’ai pour habitude d’établir un constat dès la première séance et de proposer aux parents une ligne de conduite bien précise, assortie de courtes missions à accomplir. Mais toujours, je demande à rencontrer l’ado une fois pour voir dans ses yeux- tout en discutant avec lui ce qui est toujours un plaisir- comment il vit la situation. Je propose donc cette rencontre. Mais Justin ne viendra pas. Le jour de notre rendez-vous, il tire la poignée d’alarme dans le RER et provoque l’arrêt du train, bloquant ainsi les usagers de la ligne D de longues minutes durant. Aux contrôleurs qui l’interrogent, il répond qu’il ne sait pas pourquoi il a fait ça. Sa mère m’appelle pour annuler la consultation et m’annonce que désormais elle va prendre le cas de son fils « vraiment au sérieux » et que conséquemment, un psychiatre lui semble mieux indiqué.

Fin de l’histoire? Pas vraiment. Un mois plus tard, Justin en personne m’appelle, se présente, s’excuse pour l’entretien manqué de la fois précédente  et demande s’il peut me rencontrer. Il a refusé de voir le psychiatre. Justin rêvait juste de devenir guitariste. La suite est plaisante, avec un happy end au bout. Un garçon qui appelle au secours en tirant une poignée d’alarmeIMG00035-20100224-2021, mais n’ose pas revendiquer le droit à la différence dans une famille trop « comme il faut », évolue sous une énorme pression. Il faut réinventer le dialogue. Ce qui est possible avec des parents assez amicaux pour comprendre qu’il leur faut changer, par amour pour leur enfant, leur façon d’appréhender la marginalité. L’accepter. Peut-être même l’encourager.

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