Le vilain petit corbeau

canardUne amie me racontait dernièrement que quand son fils ainé était encore jeune, un maître de classe trop zélé, à la suite d’une bagarre dans laquelle ce jeune avait été impliqué, lui avait suspendu au cou une petite pancarte de son cru sur laquelle était inscrit en lettres capitales: « ATTENTION CHIEN MÉCHANT ».
Derrière cette anecdote que j’espère marginale, il y a la réelle incapacité de notre société à appréhender comme il le faut ces « vilains petits canards », ces laissés pour compte des salles de classe et des cours de récré, enfants batailleurs ou inadaptés évoluant souvent dans une continuelle frustration. Les pas-beaux, les moins nantis, ceux qui ne comprennent pas tout de suite ou qui s’expriment peu ou maladroitement.
L’ancien testament, en nous parlant de l’arche de Noé, avait abordé ce thème avec beaucoup de finesse. Noé, ce personnage mythique, va en effet suivre un étonnant raisonnement: alors que le déluge tire  sa fin et qu’il doit choisir un ambassadeur pour vérifier que les pluies ont cessé et que la terre ferme émerge – avec à l’horizon l’annonce de la fin de la malédiction divine – notre héros va porter son choix sur un animal impur et disgracieux, paré d’un habit noir et affublé d’une voix éraillé et discordante. Un corbeau.
Un corbeau! Mais pourquoi pas un aigle? Un flamand rose, un albatros, un volatile doué, photogénique, de bonne famille? De surcroît, ce corbeau biblique est antipathique, méfiant, aigri et va d’ailleurs échouer lamentablement dans sa mission.
Alors pourquoi l’avoir préféré? Pourquoi donner une si grande responsabilité à un tel incompétent?
Pour une bonne raison en fait: l’ado en difficulté, embourbé dans un cercle vicieux comme celui des mauvais résultats scolaires, d’une sale réputation ou même d’une accoutumance destructrice à la drogue, souffre aussi et peut être surtout du regard des autres; de celui de ses parents et de son entourage sur lui; et de la confiance d’antan à jamais perdue. Il n’est pas fiable, donc pourquoi lui confier quoique ce soit? C’est bien trop risqué.

Le nul, le corbeau, échoue, c’est bien connu, depuis la nuit des temps. Mais si nous allons à contre-courant, en prenant le maximum de risques, alors nous lui faisons passer un message qui peut le sauver, notre vilain oiseau. « Je te confie une grande mission ». « Je te fais confiance ». « Je crois en toi ». Ces phrases qui sont suivis d’actes, changent complètement la donne.
Si notre ado marginal connaît désormais l’échec, ce ne sera plus dû au fait qu’il est arabe, noir, fauché, mal habillé ou boutonneux. Mais parce qu’il n’aura pas assez investi pour réussir. Dans son histoire personnelle, sera inscrit en lettres d’or qu’un jour, malgré les préjugés et en dépit des faits peut-être, on lui a tendu la main. Mieux, on lui a confié les rênes.
Et, s’il n’aura plus le droit d’être aussi amer, ayant connu la confiance aveugle, il aura aussi hâte de retrouver ce crédit et cette fois, grâce à ses propres mérites. Et la chance de voir un joli cygne apparaître sera décuplée.

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